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Découvrez en avant première "Le Diable de Çildir"

Dans son épais kaftan trempé, le capitaine Roy Barnett grelottait. Son masque de poussière brique le faisait ressembler à un spectre. Machinalement, il s’essuya les yeux sur sa manche. Mais sa manche était aussi sale que son visage. Abrité dans une anfractuosité, il rangea ses jumelles sous son manteau. Grâce aux informations de ses agents infiltrés en Arménie et en Azerbaïdjan, il avait désormais suffisamment d’éléments concomitants concernant les préparatifs par les Bolcheviques d’une action d’envergure dans le sud du Caucase. Il en avait immédiatement averti le Secret Service à Tiflis.

En réponse, le contre-espionnage britannique lui avait demandé d’observer aussi attentivement que possible les bandes et les groupes armés qui écumaient la zone. Dans l’esprit de ces stratèges, il ne faisait aucun doute que les Russes s’appuieraient sur leur logistique. Tant pour des raisons personnelles que par spéculation, le capitaine Barnett avait jeté son dévolu sur le « Diable de Çildir », car son armée était l’une des mieux entraînées de cette région. Mais enfin, et par-dessus tout, il avait pu prendre contact avec l’un de ses meilleurs informateurs qui le renseignait sur le « Diable ». Il ne fut pas surpris outre mesure en mettant un nom sur la légende. Comme il le pressentait, le « Diable de Çildir » n’était autre que le prince Tigrane de Lambron qu’il avait rencontré, au printemps 1918, à Kars, où il avait été détaché en tant qu’observateur.

L’agent secret réfréna ses sentiments. Son admiration pour le prince ne devait pas lui faire perdre de vue sa mission. Depuis la fin de guerre, plus précisément depuis la Révolution d’Octobre, il menait une guerre secrète, en marge des tractations de couloir. La politique et le terrain font rarement bon ménage. Lorsqu’en mars 1917, le Tsar fut forcé d’abdiquer, la Grande Bretagne avait refusé de lui donner asile, sous la pression d’un Lloyd George inquiet de la réaction de la classe ouvrière britannique. Que Georges V et Nicolas II fussent du même sang n’avait pas fait infléchir le Premier Ministre de Sa Majesté d’un iota. Avait-il versé une larme le jour de son assassinat ? Quand on pouvait sacrifier un monarque, fut-il un autocrate décrié par ses contemporains, quel sort réserverait-on aux agents anonymes que le capitaine avait recrutés en Transcaucasie dans les milieux les plus divers, parmi les déçus du nouveau régime ou les tenants de l’ancien. Certes, ils avaient pu être attirés par l’argent, la vengeance, le patriotisme ou des sentiments du même ordre. Mais devait-on les condamner par avance ? Sans trop y penser, le capitaine déboucha une flasque et avala une gorgée de gin pour se réchauffer. Un bruit l’alerta. Il se glissa au fond de sa cachette. Au second bruit, un claquement semblable à celui d’une culasse de fusil, il arma son Webley. Retenant sa respiration, il se demanda si on l’avait repéré. Depuis combien de temps ces hommes étaient-ils là? Et qui étaient-ils? Il aurait bien hasardé un œil dehors. Mais le risque n’en valait pas la chandelle. Enfin pas dans l’immédiat. En un instant, il était passé de chasseur à gibier.