Le colonel repoussa la feuille. Il se pinça l’arête du nez. Depuis la veille au soir, le passé venait de le rattraper. Lorsqu’il partit pour Alexandropol en 1914 pour rejoindre son contingent, le colonel Minassian dut, à regret, abandonner les siens à Kars, sa sœur, sa belle-sœur et ses deux nièces, Alice et Tamara. Réformé pour cause de santé, son jeune frère avait réussi à échapper à la conscription. Pendant des années, après le décès de leurs parents, ils avaient partagé le même toit. Afin d’avoir ses enfants et ses petits-enfants près de lui, Apraham Minassian, son père qui exerçait la profession de médecin, avait fait construire une immense maison que d’aucuns lui enviaient. Son fils aîné Missak demeura fidèle à son esprit. Et personne n’osa le lui reprocher. N’était-il pas un érudit comme son père.
Missak Minassian se souvint des adieux déchirants sur le quai de la gare, des larmes de sa sœur, de ses nièces qui s’agrippaient à la robe de leur mère avec leurs mines tristes. Il ne devait les revoir qu’une seule fois, le jour de Noël 1914. Ce fut la dernière fois. Les vicissitudes de la guerre l’éloignèrent de Kars, jusqu’aux confins de la Cilicie.
Lorsque les Cosaques prirent Missis, au printemps 1915, Missak Minassian découvrit avec horreur ce dont l’humain pouvait être capable. Il vit le prince errer au milieu des ruines, en contenant son émotion. Quand il apprit la vérité sur la fin de sa femme et de son fils cadet, le lieutenant-colonel Minassian le surprit même entrain de pleurer. Il eut une pensée pour les siens, à Kars. Était-ce une prémonition ? Quelques mois plus tard, des réfugiés arméniens et grecs qui refluaient vers les lignes russes répétèrent des récits qui ressemblaient à s’y méprendre à ce qu’avait vu le lieutenant-colonel en Cilicie. Ils parlaient d’atrocités, de meurtres, de vols, de rançonnage et de viols.
Ceux qui n’étaient pas à Missis n’accordèrent que peu de crédit à ces histoires. Pour les convaincre, le prince ordonna à son lieutenant-colonel de recueillir chaque témoignage, sans en omettre un seul détail. Le lieutenant-colonel effectua une plongée dans l’enfer. De Van à Erzeroum, d’Ani à Ardahan, tous racontaient la même chose. Et il y eut ce vieil homme qui avait fui Kars. Il avait un regard vide, presque éteint.
Après avoir investi la ville, il affirma que des Turcs et des bandits kurdes avaient rassemblé la population sous les remparts. Le lieutenant-colonel ne voulut en entendre plus. Il demanda des nouvelles de sa famille. Mais le vieil homme fut incapable de lui répondre. Il continua à ressasser les mêmes monstruosités. Le lieutenant-colonel insista, lui donna les noms, décrivit la maison. Égaré dans son cauchemar, l’homme ne l’écoutait pas, recommençant sans cesse son récit. Le lieutenant-colonel le renvoya. Il n’eut qu’une seule idée en tête ; aller à Kars et constater par lui-même. Si ce vieil homme avait pu sauver sa peau, peut-être retrouverait-il la trace des siens. Il s’en ouvrit au prince afin qu’il lui accorde cette faveur. Dans un premier temps, Tigrane de Lambron refusa. Déçu, le lieutenant-colonel rongea son frein. Vivre dans l’ignorance lui parut une épreuve insurmontable. Il en voulut au prince. Celui-ci se ravisa, lorsque l’état-major décida de reprendre Kars.